Cette bédé est parue dans le magazine Médor n°36.
Date de parution : 09/2024
Longueur : 12 pages
Télécharger (pdf) : qualité moyenne (1,4MB) / haute qualité (6,1MB)
Licence : CC BY-SA
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PAS DE REPOS POUR LES BANDITS Par Guillaume Lion Dans le mouvement squat, on est toujours à l’affût des immeubles vides. Certains bâtiments font rêver. On imagine la vie qu’on pourrait y mener… ORPEA. La Vie Continue Avec Nous. Ixelles. 29 janvier 2024, 5h du mat’ Alors, qu'est-ce qui s'passe ici ? On est un groupe de 80 personnes. Y a des sans abris, des sans-papiers, et une trentaine d’enfants. Et vous êtes entrés comment ? Moi j’ai rien pu faire. On est entrés, c’est tout. Voici votre narrateur : un squatter en herbe exalté par sa première « ouverture ». Et quelle ouverture ! Cette ancienne maison de repos est le bâtiment le plus luxueux jamais occupé par notre collectif, «Rockin’ Squat». Chaque chambre a sa salle de bain. Comme à l’hôtel ! Et une vue imprenable sur Bruxelles. Ça change des immeubles de bureaux où il faut bricoler des douches dans les toilettes ! Qui a dit qu’on était trop jeunes pour la retraite ? Heu… On peut vous aider ? Pourquoi tu filmes ? Pourquoi t’es masqué ? Tu t’es cru au ski ? Je suis très connu. Je veux pas qu’on me reconnaisse. Bon, on va vous demander de sortir. Du balai ! Désolé, Monsieur Aphte*, mais sans décision de justice, on ne peut rien faire conte ces bandits. *pseudonyme C’est qui ce type ? C’est Monsieur Aphte. Un gros propriétaire. Il a acheté le bâtiment pour le louer à Fedasil*. Ah bon ? Fedasil : agence fédérale pour l’accueil des demandeurs d’asile Monsieur Aphte a tout fait pour nous faire fuir de son bâtiment. Notamment en le faisant garder par des chiens. Mais est-ce vraiment son bâtiment ? Une lettre d'huissier est venue nous apporter la réponse. Citation en justice Aphte a pris une "emphytéose" sur le bâtiment - c’est-à-dire une location de très longue durée qui lui confère les mêmes droits qu'un propriétaire. 27 février 2024. Justice de paix d'Ixelles. Aphte J’avais jamais vu un proprio se pointer à une audience. Un p'tit croquis pour la route... Normalement ils assument pas d’expulser des gens. Lui on dirait qu'ça l’amuse. Hé ! Merde ! Il m’a capté… Je peux savoir ce que vous dessinez ? ...Dit-il en me prenant en photo. Laissez-moi voir ! Non ! Dans ce cas on verra avec la juge. !? La juge n’est pas là pour me dire ce que je peux dessiner ou pas, mais pour déterminer si les squatters* ont le droit d’occuper l’ancien home. *formule inclusive pour squatteur·euses (en anglais) Verdict : elle leur donne huit jours pour déguerpir. Si les squatters veulent revendiquer leur "droit au logement", il faut s’attaquer à l’État, et pas à ce pauvre Monsieur Aphte… Monsieur Aphte, j’aimerais vous interroger au sujet de l’ancien home avenue de la Couronne, pour le magazine Médor… Je suis pas concerné ! - C’était la première d’une longue série de sollicitations. Il n’a jamais voulu me parler. Un jour, il m’a traité de "soi-disant journaliste" Vous entrez pas, Monsieur. Pas tant qu’on est menacés d’expulsion. Y a un type qui m’empêche d’entrer dans mon building… et y a ce soi-disant journaliste. Pendant mon enquête, une source anonyme m’a décrit Aphte comme un "entremetteur" de bâtiments. Son business, c’est trouver des bâtiments pour les opérateurs du sans-abrisme à Bruxelles. Je sais qu’il est propriétaire de quatre centres du Samusocial. Le Samusocial a confirmé qu’Aphte leur louait qiatre bâtiments pour héberger des sans-abris et des demandeurs d’asile. Et devinez ce qu’étaient ces bâtiments, avant ? Des maisons de repos. L’ancienne « Résidence Simonis » à Koekelberg. 238 places, depuis 2020. Loyer : 34.000€/mois L’ancien « Home Sequoia » à Molenbeek 80 places. 2021. 20.000€/mois L’ancienne « Seigneurie Bizet » à Anderlecht. 310 places. 2023. 53.000€/mois L’ancien home Orpea « New Philip » à Forest 150 places. 2024. Loyer : chaipa* *c’est Fedasil qui paye – ils ont pas voulu me dire combien Sébastien Roy, directeur du Samusocial de Bruxelles Avec le covid, les maisons de repos se sont vidées, et beaucoup ont été mises en vente. Ce sont des bâtiment idéaux pour l’hébergement : il y a des cuisines, des sanitaires. Aphte est le premier à avoir compris le filon. Au début, il nous les proposait à un tarif correct. Puis je crois qu’il a compris qu’il pouvait mettre les différents opérateurs* en concurrence pour faire monter les prix. *Les opérateurs d’hébergement : Fedasil, le Samusocial, la Croix-Rouge, le SPRB (Service Public Régional Bruxellois)… Une nébuleuse d’acteurs publics ou financés par l’État. En Belgique, le secteur des maisons de repos privées est dominé par une poignée de grands groupes : Armonea, Korian, Care-Ion et Orpea (groupe français devenu célèbre en 2022 suite aux révélations de maltraitances de milliers de personnes âgées). Ces groupes fonctionnent main dans la main avec trois sociétés d’investissement immobilier : Cofinimmo, Aedifica et Care Property Invest. C’est un système global qui utilise l’argent public pour générer des profits à la fois sur le volet ‘soins’ et sur le volet immobilier. Alain Maron, ministre bruxellois de l’action sociale (2019-2024). Le ministre Maron est à l’initiative d’une réforme des maisons de repos qui a eu pour effet de réduire les subventions pour le secteur privé. Depuis lors, une quinzaine de homes ont fermé à Bruxelles, dont sept du groupe Orpea. La réforme "Maron" n’est rien d’autre qu’une proposition d’expropriation ! Philippe Etienne, porte-parole de Cofinimmo Cofinimmo et consorts se sont donc retrouvés avec un tas d’immeubles vides sur les bras. Heureusement pour eux, ils ont pu s’ouvrir à un autre marché en pleine croissance : l’accueil de demandeurs d’asile. À Ixelles, un intermédiaire s'est glissé entre Cofinimmo et Fedasil : Freddy Aphte. Sur 10 ans, il pourrait empocher plus de 3 millions d’euros*. *après interprétration des publications de Cofinimmo Loyer payé par Aphte à Cofinimmo : max. 82.000€/mois* *en supposant qu'il paye le même loyer qu'Orpea Loyer payé par Fedasil à Aphte : 109.000€/mois soit 1100€/mois par chambre !! Pourquoi être passé par un coûteux intermédiaire ? Il y a pourtant un autre centre (Sebrechts, à Molenbeek) où Fedasil traite directement avec Cofinimmo. Fedasil n’était pas dans la possibilité de négocier directement avec Cofinimmo en raison d’un accord de confidentialité signé entre Fedasil et Monsieur Aphte. Bien joué, Monsieur Aphte ! La réalité aujourd’hui est que, pour pouvoir bénéficier de sites tels que la résidence d’Ixelles, Fedasil doit souvent travailler avec des intermédiaires. Mais pourquoi ?? Vu le manque de places d’accueil, les intermédiaires nous permettent d'ouvrir rapidement des centre, vu leurs contacts dans le secteur immobilier. Benoit Mansy, porte-parole de Fedasil Mais avant d'ouvrir "rapidement" le centre d'Ixelles, il faut d'abord se débarasser des squatters. Y aura combien de policiers, à l’expulsion ? Un peloton. Ça veut dire 40 flics. 40 ?! C’est rien ! Ils croivent qu’on a peur ? Et vous leur direz quoi, aux flics ? On leur dira « Vous croyez qu’y a que le bizness dans la vie wesh ? » C’est pas grave, on ira dormir dans la forêt avec les animaux… MDR Puisqu'on avait nulle part où aller, on a été obligé de résister aux tentatives d'expulsions. Sur six mois, il y en a eu quatre. FEDASIL VEUT METTRE 80 PERS. DONT 30 ENFANTS À LA RUE POUR CRÉER UN CENTRE ICI. STOP EXPULSIONS On partira pas ! On restera là ! La Croix-Rouge, à qui Fedasil a confié la gestion du futur centre, ne s'est jamais prononcée au sujet de la mise à la rue des squatters. Négocier la location des bâtiments fait partie de la mission de la Croix-Rouge. John Petit, directeur adjoint "accueil des demandeurs d’asile" à la Croix-Rouge de Belgique Avant, on était contactés par des proprios qui nous proposaient leurs biens inoccupés. Mais depuis quelques années ce sont des investisseurs qui nous proposent des bâtiments qu’ils n’ont pas encore. Comment expliquer l’apparition des investisseurs ? C’est l’offre et la demande ! Y a 3500 demandeurs d’asile dans la rue en Belgique, que l’État est censé héberger. C’est tout à fait naturel que certains y voient une opportunité financière. Et ça a fait monter les prix ? La crise de l’accueil a fait monter les prix. Soyez indulgent avec nous, dans votre bédé… Bah, pourquoi vous dites ça ? Vous savez, notre mission c’est d’aider les plus démunis. Pour y arriver, on est parfois obligé de traiter avec des gens peu recommandables. FREDDY APHTE, MARCHAND DE SOMMEIL Faut croire que cette banderole a vraiment énervé le bonhomme… Tellement qu’il est venu l’enlever lui-même, escorté par des malabars. Les jours suivants, ma fille de trois ans n'a pas arrêté de demander "Maman, est-ce qu'ils vont revenir pour nous tuer ?" J’ai vu une silhouette entrer dans ma chambre. Je l’ai suivie, tout doucement.,, Quand je suis entrée, il y avait un groupe d’hommes masqués. J’ai crié... QU’EST-CE QUE VOUS FAITES DANS MA CHAMBRE ? J’avais peur pour mes enfants. Je pensais que c’était des cambrioleurs. L’un d’eux a murmuré : Vous inquiétez pas, je suis le propriétaire ! Et ça t’a rassurée ? Non, au contraire ! Pour moi, Aphte est un bandit. S'il pensait être dans son droit, il aurait du venir avec des policiers - pas avec des gros bras ! Ce genre d’incident, c’est du pain béni pour l’équipe de com’ du squat, qui a lancé un appel pour demander aux institutions de cesser toute collaboration avec Aphte. Fedasil n'a pas rompu son contract avec Aphte, mais il a été écarté d'un autre dossier... Il a essayé de louer deux homes à la Région bruxelloise, à un prix faramineux.* *selon la Région La Résion a préféré le contourner et traiter directement avec les propriétaires des homes. Épilogue Dites, j'ai une question... Mama Monique*, la doyenne du squat (75 ans) *pseudonyme On est où ici ? Bah… Au 42 Avenue de la Couronne. Pourquoi ? DIEU MERCI ! On est encore là ! Quelques mois plus tard, on déménageait. On a fini par trouver un autre bâtiment abandonné. Pas une maison de repos, mais un immeuble de bureaux, propriété du service fédéral des… pensions. CC BY-SA Guillaume Lion 2024